Comme toute maman, j’ai lu des histoires à mes enfants, et notamment des contes de fées. La lecture de La Psychanalyse des contes de fées de Bettelheim m’avait donné un éclairage très intéressant sur la portée de ces textes …. Il y 15 ans. Aujourd’hui, je regrette que l’auteur ne soit plus là pour voir s’il accepterait de faire évoluer certaines de ses analyses au vu de ce que m’inspire la société actuelle.

A l’époque, j’ai bien perçu tout l’intérêt initiatique de ce type d’écrits. Dans ces textes, alors que le combat contre des difficultés sérieuses et imméritées semble perdu d’avance, la réflexion et l’action vont permettre au petit héros de surmonter les obstacles et d’en sortir victorieux. Beau message, vous en conviendrez ! Le conte de fées – affirme Bettelheim – prend très au sérieux les angoisses et les dilemmes existentiels des enfants, notamment le besoin d’être aimé et la peur de la mort, et offre des solutions adaptées à chaque stade de développement de l’enfant. Tout cela, m’a évidemment confortée dans la lecture de profusion de contes à mes enfants. Convaincue par les arguments de l’auteur sus-mentionné qu’un enfant tirera différentes leçons du même conte de fées en fonction de son état de développement, j’ai pu lire et relire encore. J’ai même pris en compte des avertissements de Bettelheim sur les dangers d’arrêter la lecture au moment le plus angoissant du conte – avant le dénouement – et des dangers d’inventer des histoires au contenu psychanalytique potentiellement néfaste pour les enfants.

J’ai adhéré pleinement – jusqu’à récemment – à cet ouvrage, conçu comme une sorte de plaidoyer inattaquable du conte de fées, ces écrits où l’enfant le plus jeune, le plus faible, souvent raillé ou méprisé, sort victorieux. Pour Bettelheim, la démonstration par le conte est plus convaincante qu’un argument, car l’enfant n’est pas encore capable d’abstraction et une explication ne ferait que le rendre plus confus et plus incertain….. Là encore, j’ai souscrit …

J’ai adopté sans ciller l’idée que les contes pouvaient aider l’enfant à apprivoiser les côtés obscurs de la nature humaine. Les contes permettraient à l’enfant d’accueillir sa part d’ombre et ses comportements plus répréhensibles : argument là encore accueilli favorablement par ma petite personne. De même, il me semblait intéressant que mes enfants perçoivent que tout un chacun comporte des aspects moins glorieux – actes, pensées, émotions, sentiments – et je trouvais rassurant que nos parts d’ombres soient, dans ces fameux écrits, généralement incarnées dans un autre personnage : mon image de mère est préservée, puisque quand je me comporte de façon moins idéale, c’est la marâtre qui en est accusée. 😊

Deux ou trois arguments avaient fini de me convaincre du bienfondé de lire des contes à mes enfants :

la croyance en la vérité du conte de fées donnerait du courage à l’enfant et devrait lui permettre de ne pas se retirer, intimidé, du monde. Découlant des rites de passage en tant que mort métaphorique d’une individualité ancienne et inadéquate renaissant finalement à un niveau d’existence supérieur (eh oui, les 100 ans de sommeil et le cercueil chez les nains, c’est pour symboliser cette renaissance !), les contes me semblaient être de nature à aider mes enfants à grandir sereinement, suffisamment confiants dans leurs propres capacités pour explorer la vie en toute sécurité.

Mais aujourd’hui, je me questionne grandement sur un aspect très spécifique de certains contes : la formation du couple et la préservation de l’individualité de la femme.

Avec Cendrillon, le schéma du mari sauveur me questionne énormément. Quel est le niveau d’existence supérieur auquel parvient Cendrillon ? Elle est sauvée d’une famille maltraitante non pas par des qualités, forces et solutions internes qu’elle développe mais parce qu’elle fait un beau mariage !!! Quel exemple montre-t-on à nos enfants par cette destinée ? Qu’une fille ne peut pas s’en sortir autrement qu’en rencontrant un Prince charmant ?

Si l’on regarde Blanche-Neige ou la Belle au Bois dormant, les Princes se permettent d’embrasser une jeune fille sans demander son consentement, voire une jeune fille qui n’est pas dans un état de conscience qui lui permette de donner son consentement. Faut-il s’étonner, même si les contes ne sont sans doute pas les seuls responsables de ces dérives, de certains usages du GHB ? Et là encore, le bonheur de la jeune femme aura été d’avoir attendu d’être choisie par un Prince ! Et pas sur ses qualités humaines ou intellectuelles, mais en tant qu’image inerte désirable …..

Si l’on se penche sur les contes comportant un conjoint animal, bête ou crapaud, le parallèle avec la vie moderne apparait encore plus effrayant. Demandez aux jeunes femmes qui fréquentent les sites de rencontres si les bêtes qui se jettent sur elles avec une animalité indicible se transforment en princes dès qu’elles ont été consommées !!!!!!

Alors il est peut-être temps de se questionner et de faire du ménage dans nos contes, d’en choisir avec attention certaines versions, d’en réécrire certains passages ou conclusions. J’aurais même envie de faire des campagnes de respect et d’émancipation de la femme basées sur un détournement de ces contes en vidéo. Les messages aujourd’hui doivent être clairs : la femme est l’égale de l’homme, l’avenir de la femme ne repose pas dans le mariage et le sauvetage par un individu extérieur à elle-même mais bien dans le développement de ses capacités intrinsèques, et le corps de la femme ne saurait jamais être réduit à un bien de consommation que l’on peut s’approprier impunément.

Outre ma vie quotidienne, c’est un film qui a engendré en moi cette prise de conscience et cette révolte. Un film porteur d’un message beaucoup plus positif sur la condition de la femme, et pas seulement. Un film thérapeutique, peut-être capable de soigner une partie de la noirceur et du narcissisme de notre monde actuel. Un film engagé, un conte d’un nouveau genre. On connaissait déjà la beauté et la portée de certains dessins animés de Michel Ocelot : Kirikou, ou la dénonciation des ravages du viol en Afrique et la résilience collective apportée par la bonté et l’intelligence d’un tout petit individu. On avait déjà été émerveillés par Azur et Asmar, et le triomphe de l’amour sur l’intolérance et le racisme. Aujourd’hui, Ocelot nous offre un nouveau trésor à partager le plus possible pour aller vers un monde meilleur : Dilili à Paris. Le film se déroule à la Belle Epoque, florissante période en occident tant au plan artistique que scientifique, où les femmes existent de manière individuelle et se placent au premier rang dans de nombreux domaines. L’intrigue repose sur des kidnappings de petites filles qui se retrouvent alors réduites à ramper à quatre pattes et à servir de tabouret à leurs bourreaux. Comment ne pas faire le parallèle avec certaines situations très contemporaines, comme l’enlèvement d’écolières par Boko Haram. Et Dilili, petite fille issue de la colonisation, sans victimisation mais avec compassion et intelligence, sauve la société de certains périls qui la guettent. Un vrai beau message.

Alors merci M. Ocelot d’offrir un autre modèle à nos filles -et une aide-mémoire à nos fils – qu’une femme est un individu à part entière, qu’elle peut accomplir de grandes choses pour elle-même et pour la société sans être la femme de….. et qu’avant de croire au prince charmant, elle doit croire en elle-même.